DU GOUT, DU STYLE, DES NUANCES, DE L’EXPRESSION ET DE L’EFFET DES SONS BOUCHES.
Le mot Goût exprime le sentiment des beautés et des défauts dans tous les arts. Le Goût ne s’apprend pas; c’est un don de la nature que l’homme apporte en naissant; c’est un de ces sens mystérieux et cachés qu’il peut posséder, on dont il peut être privé. Mais ce goût naturel qui nous porte par instinct à choisir et discerner ce qui est beau, et à éviter ce qui est vulgaire, a néanmoins besoin d’être guidé et dirigé par une sorte d’éducation; car il est accessible à toutes les impressions et peut se modifier, se développer, se perfectionner, ou se gâter selon qu’il a sous les yeux de bons ou de mauvais exemples. Le goût tient de près aux exigences de la mode, aux caprices de l’époque, et ne s’applique quelquefois qu’a cette expression de convenance qui fait qu’un morceau de musique composé ou exécuté de telle ou telle manière, se trouve plus ou moins dans les idées reçues et généralement adoptées. Faire aujourd’hui de la musique dans le goût de Lulli, chanter comme on chantait en présence du grand roi Louis XIV, ne serait ni de bon goût ni de mode: ce serait, tout au plus, de la musique historique, comme on l’a vu aux concerts de M. Fétis.
Le Style consiste dans la manière d’exprimer les idées, suivant la forme que revêt la pensée; ceci s’applique au compositeur aussi bien qu’à l’exécutant ou au chanteur. Carat (Garat?) chantait avec le style voulu par le compositeur, et toujours admirablement, tantôt les morceaux des grands opéras de Gluck, tantôt la Gasconne, tantôt la romance Bouton de rose: c’est que Garat était un artiste privilégié par la nature; il y avait dans son organisation assez de flexibilité pour prendre tous les styles; pour imprimer aux phrases une nuance locale et un cachet de bon goût. On voulait prouver au Chevalier Gluck que Carat (Garat ?) n’était pas parfaitement musicien « que m’importe, répondait l’immortel auteur d’Armide, s’il est la musique même ».
J.J. Rousseau a dit « L’expression est une qualité par laquelle le musicien sent vivement, « et rend avec énergie toutes les idées qu’il doit rendre et tous les sentimens qu’il doit exprimer. Il « y a une expression de composition et une d’exécution, et c’est de leur concours que résulte l’effet musical le plus puissant et le plus agréable ».
Que la musique ait pour interprète la voix ou l’instrument, elle ne peut naître, et ne saurait exister sans expression et sans nuances.
Savoir placer adroitement des nuances dans un chant, y ajouter une expression, heureuse, c’est posséder le secret des contrastes, si puissans dans les arts, en poésie, en peinture, comme en musique; c’est conduire son public de surprise en surprise, par des effets soudains et inattendus, qui l’étonnent et l’entrainent; c’est étaler à ses yeux toutes les richesses de l’imagination: alors il est fasciné par cette magie de clair obscur, qui le saisit et le transporte lorsqu’il contemple un tableau de Rembrandt ou de Claude Lorrain. Il ressent cette impression profonde que nous éprouvons tous lorsque Rubini chante les cavatines du Pirate ou de la Somnambule, ou lorsque la société des concerts du Conservatoire, exécute avec son inimitable supériorité les Symphonies de Beethoven.
Est-ce trop exiger de la nature du Cor que de lui demander de chanter avec expression? non assurément, car cette voix factice imitant celle du chant de l’homme, celui qui joue de cet instrument peut (pent ?) y ajouter autant (antant ?) d’expression qu’il en mettrait dans un morceau chanté avec sa voix naturelle. Mais oublions un instant le mécanisme du Cor, oublions tout ce qu’il a fallu d’études et de persévérance pour parvenir à faire partie du petit nombre de ceux qui ont reculé les bornes de l’art; laissons là les principes de méthodes , voyons le résultat; abstraction faite des moyens, ne considérons plus le Cor comme un instrument de cuivre; mais bien comme une voix organisée qui peut traduire et transmettre les impressions qu’elle a reçues et qu’elle veut exciter chez les autres, soit qu’elle dise son propre chant, soit qu’elle se soit inspirée de l’œuvre d’autrui. Le Cor veut-il peindre la situation de l’âme, les passions du cœur? n’a-t-il pas des accens joyeux pour te plaisir, comme il a des larmes pour la douleur? oui, il y a deux sortes d’expression, l’expression écrite et l’expression jouée: la première vient du compositeur; elle est tirée du sujet même, elle est subordonnée à la disposition d’esprit, sous l’influence de laquelle le musicien a écrit; tantôt elle trahit l’émotion qu’il a ressentie, tantôt elle peint son bonheur; ce sont des souvenirs qu’il communique: souvent sa musique est sa propre histoire, quel quefois ce n’est qu’un épisode de sa vie. La seconde tient à l’exécutant, c’est à lui de donner de la vie, du mouvement à ce tableau inanimé qu’il a sous les yeux; il faut qu’il s’identifie avec lui, qu’il cherche a y surprendre la pensée intime de l’auteur; il a besoin de se mettre en scène pour prendre le ton, et choisir le langage le plus en harmonie avec le sujet qu’il a à traduire. Il ne doit pas donner de la chaleur, de la force et de l’élan à ce qui ne demande que du calme et de la douceur. Dans une mélodie, par exemple, ou chaque phrase est empreinte d’une simplicité gracieuse, il faut qu’il se montre facile, naif et touchant. Avec du tact et de l’instinct on arrive à donner à chaque morceau l’expression qui lui convient: voilà ce qui constitue véritablement l’artiste, c’est ainsi qu’il peut atteindre au sublime de l’art.
L’emploi des sons bouchés est un des plus grands moyens d’expression dont on puisse se servir sur le Cor.
Dans le courant de cette méthode, je me suis borné à indiquer la manière de les obtenir avec le plus de justesse possible, me réservant d’en faire l’objet d’un article spécial et de parler de leurs effets. Cette nuance, ce contraste, cette opposition de tous les instans donnent à la musique une immense variété et ajoutent à sa beauté un charme inexprimable. Et il faut que l’on convienne ici que s’il n’est pas dans la nature du Cor d’être tout à fait parfait, il a en cela sur d’autres instrumens cette supériorite de langage qui n’appartient qu’à lui seul et qu’un ne saurait lui contester. Est-il possible de produire les mêmes effets sur les instrumens à vent tels que la Flute, le Hautbois, la Clarinette ou le Basson? non. On peut, je le sais, modifier l’action du souffle, jouer à demi jeu, et cependant faible ou fort, le son est toujours le même, ,il n’y a de différence que dans le degré d’intensité, tandis que sur le Cor c’est une autre voix qui chante, une voix qui répond à la première, et qui ne lui ‘ressemble en rien: il y a opposition de force, opposition de chant.
Ces essais sur les sons bouchés dont je n’ai trouvé d’exemptes écrits avec intention, ni dans les compositions anciennes ni dans les compositions d’aujourd’hui, ont été soumis plusieurs fois à l’appréciation du public(*), et je dois dire, sans vouloir en tirer vanité, mais pour exprimer la satisfaction que j’éprouve d’avoir pu ajouter quelque chose aux idées de mes devanciers, que la bienveillance avec laquelle cette nouveauté musicale a été accueillie et la sanction qu’on a bien voulu lui donner m’ont prouvé, a n’en pas douter, que cette innovation avait paru heureuse et de bon goût.
Résumons nous: Le goût, le style, l’expression ajoutés aux études sévères et opiniâtres, complètent l’art de jouer du Cor, comme elles servent à former un bon chanteur. Que les élèves, loin de se décourager, ne cessent de persister dans la stricte observation de ces conditions, qui, chacune en détail, ou toutes réunies à la fois, sont indispensables, et je leur prédis d’avance un succès réel. En assimilant l’élève qui veut jouer du Cor à l’élève qui apprend à chanter, nous rappellerons ici ce que nous disaient un jour et le célèbre Garat et le grand maestro Rossini: que la meilleure école pour un instrumentiste était celle d’un bon chanteur; à notre tour, on nous permettra du renverser ainsi la phrase: la meilleure école pour un chanteur est celle d’un bon instrumentiste.
(*) Les Fantaisies sur les Martyrs, sur la Straniera, les 9 et 11 solo contiennent des phrases entières on (ou ?) j’ai combiné à dessein l’effet des sons bouchés.